Un tête à tête avec

Angèle Ferreux Maeght

28 novembre 2018, 16 heures 47 : C'est dans son atelier situé au cœur du 14ème arrondissement qu'Angèle Ferreux Maeght nous a conviées à participer à un goûter de Noël pour célébrer la sortie de son nouveau livre. Réalisé en collaboration avec Alain Ducasse et Romain Meder, « Fêtes Végétales » propose des recettes végétariennes inédites et de saison, à concocter tout au long de l'année. Elle nous raconte ici la genèse du projet, autour d'une bûche chocolat-poire et d'un chai latte aux épices...

Angèle Ferreux Maeght

« J'ai rencontré Alain Ducasse par le biais d'une amie commune et nous nous sommes immédiatement entendus, notamment sur le sujet de la naturopathie. Il m'a proposé de me rendre dans les cuisines du Plaza Athénée pour initier son chef Romain Meder à tous les nouveaux ingrédients bienfaisants, tels que le charbon, le chanvre ou la spiruline. J'ai une formation de naturopathe et c'est vraiment l'aspect de la santé par l'alimentation qui m'a conduit à faire ce métier. Aujourd’hui, les grands chefs sont sensibles au fait de manger moins sucré et moins gras, ainsi qu'à l’utilisation de produits plus sains, mais ils ont rarement la compréhension profonde des bienfaits pour l'organisme, des raisons pour lesquelles nous parlons de « sans gluten », de « sans lactose », et de végétarisme, entre autres.

Angèle Ferreux Maeght

Romain et moi avons rapidement eu l'idée d'écrire un livre ensemble. Romain est venu pendant à peu près un an dans mon atelier afin de mettre au point des recettes inédites. C'était un peu le choc des genres : il passait d'un palace où tout est extrêmement codifié à un atelier rempli de filles un peu bordélique... Nous nous sommes beaucoup amusés, c'était finalement une récréation de nous voir toutes les semaines ! Comme nous souhaitions écrire un livre sur les saisons et les fêtes, nous avons travaillé des produits saisonniers à quatre mains. Chacun avait des idées et l'autre y ajoutait sa petite touche. Romain me suggérait une recette, j'y ajoutais une plante ou une herbe pour le côté « santé » ... Deux recettes de Romain m'ont marquée : une autour du maïs (Jeune maïs, pomme des vergers) dans laquelle on retrouve des pop corn et de la crème de maïs qui est vraiment délicieuse, et une autre qui mêle le kiwi et l'avocat, un mélange que je faisais beaucoup lorsque j'étais au Brésil, et qui est particulièrement réussi.

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A Noël, j'aime cuisiner des courges farcies et un gros plateau de légumes rôtis au four avec un filet d'huile d'olive, du sirop d'érable, de l’églantier, du topinambour, un peu de caviar végétal et une bûche vegan en dessert, bien sûr ! Sans oublier, les latte au potiron ou aux épices, pour faire plaisir à tout le monde... »

Fêtes Végétales, d'Angèle Ferreux Maeght, Alain Ducasse et Romain Meder, aux éditions Ducasse.

Dominique Choulant

21 septembre 2018, 11 heures 18 : Dominique Choulant nous invite à lire son dernier roman Rudolph Valentino, un amour d’antan, une histoire d'amour qui se déroule dans les années 1920, entre le premier sex-symbol masculin du cinéma muet, Rudolph Valentino, et un jeune homme inconnu, Monsieur Gabriel, qui a fait de Dominique Choulant son témoin vivant. La plume délicate et bienveillante de Dominique nous a captivées, nous pouvions facilement imaginer la voix de Rudolph Valentino, que le cinéma parlant n'a malheureusement pas eu le temps de faire entendre... Merci Dominique pour cette belle histoire, que nous espérons voir un jour sur grand écran. A lire de préférence dans un endroit public, à la terrasse d'un café, non loin de l'Opéra... 

Dominique Choulant est l’auteur de plusieurs biographies d’actrices (Marilyn Monroe, Brigitte Bardot, Martine Carol, Isabelle Adjani, Marion Cotillard). Il a également publié trois romans et une pièce de théâtre. Rudolph Valentino, un amour d’antan (Editions Ex AEquo) est son quatrième roman. 

Rachel Vanier

11 avril 2018, 10 h 06 : Romancière, Rachel Vanier est en train d’écrire son troisième ouvrage, à peine un an après la sortie de son dernier livre, « Écosystème » (Intervalles, 2017), qui traite de sujets complexes tels que la génération start-up et l’ambition. Elle a accepté de répondre à nos questions juste avant d’attaquer sa journée à Station F., dont elle est la directrice de communication. 

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« Je viens d’une famille littéraire, mon père et ma grand-mère étaient professeurs de lettres, c’est un petit déterminisme familial. L’écriture dans un contexte professionnel est venue un peu plus tard, d’abord par le biais d'un blog, que j'ai créé lorsque je suis partie étudier au Cambodge. En rentrant, je me suis lancée en écrivant un roman, « Hôtel International » (Intervalles, 2015). Pour l'écrire, j'ai suivi mon intuition et j'ai appris plus tard qu'il existait deux écoles d’écrivains : ceux qui commencent par le premier chapitre et qui se laissent porter par les personnages, et ceux qui font des plans détaillés, dont je fais partie. Je pense que l’idée de départ d’un bon livre émerge de quelque chose qui te prend par les tripes, d’une réflexion sur l’être humain comme l’ambition personnelle avec « Écosystème ». Pour l'écrire, j’ai lu beaucoup de romans qui retracent les parcours de personnalités ambitieuses ainsi que des ouvrages sur la psychologie, histoire d’infuser pleinement cette notion d’ambition dans mon livre. J'ai mis moins de six mois pour l'écrire après mon expérience chez E-Founders à San Francisco. 

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« Écosystème » retrace l’histoire de Marianne et Lucas, deux amis d’enfance qui décident de tout plaquer pour créer leur start-up, sans savoir comment s’y prendre. Ils incarnent un peu les anti-héros de l’entrepreneuriat et traversent toutes les épreuves auxquelles peuvent être confrontés les entrepreneurs d’aujourd’hui. Au travers de toutes leurs péripéties rocambolesques entre Paris et San Francisco, on suit surtout leurs parcours psychologiques : quelles sont leurs motivations, d’où viennent leurs ambitions individuelles... Avant d'écrire ce livre, je travaillais dans l'entreprise de mon boss, qui avait revendu sa précédente entreprise 800 millions de dollars et j’étais entourée d’individus dont l'objectif était de créer leur start-up et la valoriser à 1 milliard de dollars... Cela me travaillait et je voulais comprendre leurs motivations. J’ai finalement réalisé que je connaissais assez bien ce milieu et que très peu de personnes l’avaient raconté sous la forme d’une fiction où chacun peut se projeter, avec des vérités que l'on peut se réapproprier.

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Pour l’anecdote, le titre de mon roman fait référence au jargon des start-up. Au lieu de dire le « milieu des start-up », ceux qui en font partie utilisent le mot « écosystème ». Selon moi, la résilience et l’optimisme sont deux traits de caractère fondamentaux pour réussir dans l’écosystème. L’entrepreneur ne baisse jamais les bras et transforme chaque obstacle en opportunité. Je suis plus touchée par les gens qui montent leur entreprise que par les produits créés, particulièrement par ceux qui évoluent dans les domaines de la santé et de l’environnement. Avec Station F, nous venons de coproduire un documentaire qui s’appelle Foundation, sorti début avril. On suit des entrepreneurs dont Meet My Mamma, qui est un service de talents culinaires, des « mamas banlieusardes » que sa créatrice, Loubna Ksibi, va chercher afin de leur trouver des revenus réguliers. Ces femmes qui sont déjà douées pour la cuisine deviennent petit à petit de vraies businesswomen et c’est assez incroyable. D’une manière générale, j’admire beaucoup les personnes qui quittent leur confort pour créer leurs boîtes. L'écosystème est un milieu empli d’enthousiastes avec un petit grain de folie, ça m'inspire énormément au quotidien. »

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« Écosystème » de Rachel Vanier, paru aux éditions Intervalles (2017). Pour suivre toutes ses actualités, rendez-vous sur son site internet

Magali Perruchini

9 mars 2018, 11 h 28 : Fondatrice du blog Les Mains Baladeuses, Magali Perruchini part à la rencontre d'artisans talentueux et lève le voile sur leurs savoir-faire parfois méconnus, souvent ancestraux. Elle vient de publier son premier livre, « Nouveaux Artisans, portrait d’une génération qui bouscule les codes »,  animée par la volonté de présenter un panorama de cette génération qui incarne le nouveau visage de l'artisanat français. Nous lui avons donné rendez-vous à l'Hôtel du Temps, dans le 9ème arrondissement, afin qu'elle nous évoque son projet.

« J'ai une véritable passion pour les livres qui ont notamment eu une fonction salvatrice dans mon enfance. Cela faisait très longtemps que j'avais envie d'en écrire un et l'idée de mettre en avant des savoir-faire et des artisans s'est naturellement imposée, car cela fait plus de 3 ans que je pars à la rencontre d’artisans grâce à mon blog, Les Mains Baladeuses. Il y a deux ans, j’ai également réalisé, aux côtés de Lucile Grémion, un Tour de France d’un mois à la rencontre d’artisans, et ce à bord d'une 4L de 1986 ! Cette fois-ci, j’avais envie de redonner la parole à cette nouvelle génération d’artisans en faisant un livre-témoin de leurs motivations et de ce que ce retour à l’artisanat dit de notre société en mutation. Ils sont céramiste, peintre en lettres, préparateurs motos, sérigraphe, distillateur... Les vingt-cinq artisans que j'ai rencontrés dans le cadre du livre ont pour point commun d’être des entrepreneurs et d’avoir fait le choix d’exercer une activité manuelle. Par ailleurs, tout en conservant la tradition de leur métier, ils réussissent à l’inscrire pleinement dans la modernité.

Le livre est écrit sous forme de témoignages, ce qui permet aux artisans de livrer leur propre parole. Ils y évoquent leur savoir-faire mais aussi le lien particulier qui les unit à leur activité, leur rapport à la matière, leur engagement dans la voie artisanale, leur philosophie de vie... Portrait après portrait, les témoignages dessinent le contour de nouvelles aspirations qui infusent dans notre société – revenir à plus de simplicité, d’authenticité, de « vrai » – aussi bien en tant que travailleur qu’en tant que consommateur. Ce sont ces valeurs que je voulais partager à travers leurs paroles et leur activité. Pour moi, s’interroger sur l’artisanat, c’est s’interroger sur la nature de l’être humain. Avec la segmentation du travail, le basculement dans une société de service et la numérisation de nos activités, nous évoluons dans un monde d’information, déconnecté de la matière. Résultat, bon nombre de travailleurs veulent redonner du sens à leur profession en revenant à du concret et en maîtrisant la chaîne de A à Z. Comme le dit Jeremy Maxwell Wintrebert : « Il est important de reconnecter l’esprit à la matière. » Pour aller plus loin, j’ai eu à cœur de faire appel à un préfacier – Jean-Laurent Cassely, auteur de « La révolte des premiers de la classe » aux Editions Arkhê – et à un postfacier – Pierre-Yves Gomez, professeur et auteur, entres autres, de « Intelligence du travail » aux Editions Desclée de Broywer. Dans son livre, Jean-Laurent Cassely s'interroge sur les raisons qui nous poussent à quitter nos bullshit jobs pour ouvrir des foodtrucks, des commerces de proximité ou devenir artisan. Je suis très heureuse et reconnaissante qu'ils aient accepté de participer à ce projet !

Chaque personne rencontrée est marquante, mais le savoir-faire du souffleur de verre m’a particulièrement émue. Il s'agit d'un savoir-faire très éprouvant physiquement, qui demande une concentration de chaque seconde et ne pardonne aucune erreur. Le cycloplombier est très touchant lui aussi, car il désire redorer l’image du plombier et il travaille pour réhabiliter la notion de service. Il voit son activité comme un moyen de faire sa part et de rendre les gens heureux. Dans le fond, c'est un peu ce que chacun d'entre eux souhaite : faire ce qu’ils aiment mais toujours dans l’optique de faire plaisir à autrui, dans une démarche d'éthique et de respect. J’aime beaucoup citer Christophe Vasseur, ancien commercial dans la mode devenu boulanger, qui dit :  « Réussir, c’est à mes yeux le sentiment d’être à sa place en faisant quelque chose que l’on fait bien et qui est utile aux autres. » »

« Nouveaux Artisans, portrait d’une génération qui bouscule les codes » de Magali Perruchini, aux éditions Eyrolles, déjà disponible au prix de 28 €. Pour plus d'informations, rendez-vous ici.

Mark Alizart

20 mars 2018, 16 h 02 : Difficile d'échapper au chien en ce début d'année 2018. Quelques jours après la sortie du film éponyme de Samuel Benchetrit, nous rencontrons Mark Alizart, auteur du bien-nommé « Chiens », qui revient sur son amour inconditionnel pour cet animal. Il nous accueille chez lui, en compagnie de Maître Eckhart, son nouveau compagnon et fidèle gardien. Au programme, une longue discussion autour du chien sur fond de musique classique et d’hojicha, dont voici un extrait. 

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« Ce livre entretient une relation assez profonde avec la nature, avec l'idée que celle-ci est une entité en soi, une conscience, une personne. Cette idée m’est venue en écrivant mon précédent livre, Informatique Céleste. Après sa parution, j’ai cherché un moyen d’y rester fidèle. Ca a d’abord consisté à devenir plus écolo, voire végétarien, à changer mes habitudes, mes envies, puis à carrément changer de métier et de vie... Avant que je ne réalise que la nature est vraiment très bien faite car elle a inventé les chiens, qui sont des passeurs entre elle et nous, des ambassadeurs de la nature auprès de nous. Ça a été le point de départ de mon histoire d'amour avec les chiens. Mais c’est vraiment quand j’ai perdu le chien que j’avais adopté, Martin Luther, mon basset, que j'ai commencé à écrire « Chiens », comme une lettre que je voulais lui adresser. 

Les chiens sont victimes d’une grande injustice. Bien qu’on affirme à tout bout de champ que le chien est « le meilleur ami de l'homme », il n'existe pas de roman, d’œuvre d'art ou de monument digne de lui. Plus encore, quand on regarde les chiens dans la culture on s'aperçoit qu'ils sont non seulement absents, mais aussi ridiculisés. Et même quand il s'agit de personnages positifs comme Lassie ou Rintintin, c'est grotesque. Le chien vaut beaucoup mieux que ça. D’ailleurs, dans l’Antiquité, il était un animal mythologique, presque divinisé, et puis au Moyen-Age il a été un modèle de sainteté. J’ai voulu raconter ça. C’était ma manière de saluer la mémoire de mon chien. 

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Le fait que mon livre coïncide avec l'actualité n'était absolument pas voulu, mais il est assez incroyable. J'ai récemment appris que 2018 était l'année du chien, le film de Samuel Benchetrit vient tout juste de sortir, il y aura bientôt celui de Wes Anderson. Mon ami Nicolas Tellop vient d’écrire un merveilleux livre sur Snoopy, Snoopy Theory. Des artistes contemporains s'y intéressent également, Myriam Ben Salah, la rédactrice en chef de la revue Kaléidoscope m'a récemment contacté pour me dire qu’elle allait réaliser un portfolio sur le thème du chien... Mais après tout, si vous croyez comme moi que les chiens sont de grands mystiques, vous ne croyez pas au hasard !

Aujourd’hui je vis avec Maître Eckhart, un chien d’eau espagnol qui a été recueilli par une association formidable, Celtique Lévrier, quand il avait six mois. Il est apparu dans ma vie juste après que j'ai terminé le livre, comme si la nature avait, encore une fois, voulu bien faire les choses. » 

Chiens, de Mark Alizart, publié aux Presses Universitaires de France.

Eugénie Lefebvre & Renaud Charles

13 mars 2018, 16 h 33 : Nous longeons le canal de l'Ourcq en direction des Magasins généraux, nouvelle figure de proue de l'ébullition créative qui règne à Pantin. Un trajet qui ne manquera pas de résonner avec le discours d'Eugénie Lefebvre et Renaud Charles lorsque nous les rencontrerons, quelques minutes plus tard, dans la cafétéria de cet ancien entrepôt reconverti en centre de création. Respectivement Directrice de la publication et Directeur éditorial du « Guide des Grands Parisiens », ils nous ont donné rendez-vous pour évoquer leur ouvrage précurseur qui vise à réconcilier la capitale avec sa banlieue, à l'aube des mutations et des chantiers qui s'apprêtent à bouleverser nos usages de l'agglomération parisienne.

« Ce projet est né à la fois chez Enlarge your Paris et chez les Magasins généraux. Le Grand Paris étant un petit monde, nous nous sommes notamment retrouvés au cours d'un séminaire où l'on a évoqué cette idée de premier guide... Pour les gens, cette notion de Grand Paris ne veut pas dire grand chose : au mieux, il s'agit d'une couche administrative de plus ou d'un grand chantier de transports coûteux, dont on ne sait pas vraiment quand il verra le jour. Il nous semblait évident qu'il fallait créer et participer à un premier récit du Grand Paris présent et futur, tout en racontant une identité commune aux parisiens et aux habitants de la banlieue. Car aujourd'hui, si vous voulez découvrir le Grand Paris à travers un guide, il faut acheter le Routard qui va peut-être se risquer à parler des Puces et un guide de l'Île-de-France qui fait bien attention à ne pas évoquer Paris...

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Notre force réside à la fois dans notre subjectivité et le fait qu'il s'agisse de vécu, d'un condensé établi par les journalistes et les blogueurs qui sont venus nous prêter main-forte dans leurs domaines respectifs. C'est quand même fou de se dire que dans Paris intra-muros, des centaines de personnes écrivent sur les mêmes restaurants parce que c'est un faire-valoir. Chose que l'on ne ressent pas lorsque l'on a passé le périphérique... Il y a un gros problème d'imaginaire et d'identité, un regard très stéréotypé. Nous n'avons surtout pas voulu tomber dans l'écueil qui considère que la banlieue parisienne est en crise permanente. Nous considérons ces réalités sociales, mais également le fait qu'elles ne peuvent pas enfermer la banlieue dans un territoire souvent décrit comme une zone de non-droit, de violence et de drogue. C'est pour cela que nous avons choisi de débuter le guide par une série de photos d'atmosphères, qui racontent la diversité d'un territoire que l'on n'a pas l'habitude de voir en photo. Il fallait rétablir un certain équilibre : nous en sommes encore loin, mais c'est une première pierre et on est contents de l'avoir posée ensemble.

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Il y a un point de départ dans ce guide qui est la carte, qui nous a amenés à nous demander comment on allait raconter ce Grand Paris. On a voulu prendre une forme de subjectivité en s'appuyant sur la façon dont on vivait le territoire : la frontière du périphérique, qui a créé une zone intra et extra-muros n'est pas réelle dans le vécu des gens. C'est à partir de cette proposition de vision subjective que l'on a chapitré l'ensemble du livre. Beaucoup de gens n'ont aucune idée de ce qui se cache derrière Argenteuil, La Courneuve ou Châtillon. Quand on parle de Square XXL, de Delta ou de Petite Riviera, on a davantage idée de ce que l'on va y trouver. Cela a été possible d'établir cette carte car nous avons pu ressentir les identités qui se détachaient de chaque territoire. La Petite Riviera porte bien son nom : lorsque vous êtes sur les bords du lac d'Enghien-les-Bains avec dans le dos le grand hôtel qui ressemble au Majestic de Cannes, vous êtes vraiment dans une ambiance de bord de mer. Le Square XXL était une manière de dire que l'on a des parcs immenses, plus grands que le Luxembourg dans lequel on s'entasse à Paris dès qu'il fait beau... Pourtant, le parc de Sceaux, qui est dix fois plus grand et aussi beau, est lui aussi sur la ligne de RER B.

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On a dû faire des choix en sélectionnant des adresses qui avaient du sens par rapport à la ligne éditoriale de chaque quartier. L'idée est d'évoluer avec ce territoire, de développer une version digitale et de traduire le guide en anglais. On s'est permis de citer des adresses qui sont éphémères, c'est un peu l'almanach de l'année 2018, certains endroits n'existeront plus en 2019 et seront remplacés par d'autres. Notre Grand Paris fait 1 800 kilomètres carrés, tandis que Paris s'étend sur 100 kilomètres carrés... Cette ville génère beaucoup de stress au quotidien, il existe une tension que l'on ressent physiquement et qui a ses raisons. D'un côté du périphérique, on a 18 000 habitants au kilomètre carré, de l'autre 6 000 : ce Grand Paris est ce qui pouvait arriver de mieux à Paris pour souffler. Il est annoncé deux fois plus de touristes d'ici cinq à dix ans, en plus des 35 millions de touristes qui transitent déjà à Paris. Ce serait bien qu'ils sachent qu'ils peuvent aller faire du bateau sur le canal de l'Ourcq, faire du paddle à Joinville-le-Pont ou découvrir le parc Henri Sellier plutôt que de se battre sur un carré de pelouse d'un jardin public ! Et qui sait, peut-être que dans vingt ans Paris s'étendra jusqu'au Havre en passant par Rouen... Nous espérons en tous cas que l'imaginaire autour de la ville se sera élargi, que les gens auront cette carte-là en tête et qu'ils se diront : « Ce week-end, je vais dans l'Océan Vert ». À ce moment-là, nous aurons réussi notre pari.»

Le « Guide des Grands Parisiens » a été écrit par l'équipe de Enlarge your Paris (Renaud Charles et Vianney Delourme) et édité par les Magasins généraux (Eugénie Lefebvre et Aurélie Boué). Pour plus d'informations, rendez-vous sur https://grandsparisiens.com.

Iris de Moüy

9 mars 2018, 10 h 03 : Difficile de ne pas tomber sous le charme de l'univers d'Iris de Moüy. Ses illustrations épurées, espiègles et au trait sûr ont déjà conquis le monde entier, de Tokyo à Paris, à coup d'expositions et de collaborations. Loin de se cantonner à la seule activité de dessinatrice, Iris a choisi de distiller sa vision féministe au travers de livres pour enfants, qu'elle écrit et illustre. Elle nous a invitées dans son atelier pour nous présenter « Tutti Frutti », son dernier ouvrage, à la veille de sa sortie.

« J'écris beaucoup pour L'école des loisirs, notamment la collection « Mouche » qui regroupe les premiers romans pour les enfants qui commencent à lire seuls. Je suis auteure de tous mes livres mais je n'ai pas de formation littéraire, donc cela reste une espèce d'imbrication entre images et textes qui s'apparente davantage à un esprit qu'à une écriture. Je suis très portée par ma maison d'édition et j'ai davantage la sensation d'avoir des choses à exprimer que de faire une prouesse d'écrivaine. J'ai eu envie de me lancer avec une première histoire pour les plus grands. J'ai donc commencé à développer ce personnage de petite fille au travers d'un premier tome, « Drôle de fille ». J'avais encore envie d'avancer avec elle, car du fait du format du livre, je ne pouvais pas tout développer en un seul roman... D'où l'idée de « Tutti Frutti » ! Il y en aura sans doute un troisième, après je passerai à autre chose. J'avais vraiment à cœur de montrer une héroïne qui ne soit pas stéréotypée dans un genre. Même si cela paraît très actuel, la littérature de jeunesse reste un univers conformiste dans lequel il y a énormément de codes, aussi bien en ce qui concerne la narration que les personnages.

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Je suis extrêmement féministe et j'essaie toujours d'apporter un point de vue un peu différent sur la liberté de l'imagination ou le genre... Ce sont vraiment des choses qui me tiennent à cœur. J'ai toujours cette idée de montrer un garçon qui peut être sensible avec des caractéristiques dites féminines, et vice-versa. Dans ce nouveau livre, l'héroïne n'appréhende pas le monde comme tous les autres, elle est enthousiaste et libre mais est parfois confrontée à des épreuves difficiles, telles que le divorce de ses parents. J'aime montrer ces événements en me mettant dans la peau des enfants, qui n'ont pas notre regard trivial sur la vie.

Lorsque j'écris un livre, je pars toujours d'une idée visuelle. Pour le premier tome, c'était une petite fille qui arrive en sorcière dans une fête d'anniversaire où toutes ses camarades sont plutôt déguisées en princesses. Pour « Tutti Frutti », je suis partie du chewing-gum : c'est une image séduisante qui a un côté interdit et transgressif... C'est un peu le Graal à cet âge-là. J'imbrique ensuite cette image dans ce que j'ai à raconter. Comme j'ai à la fois la main sur le texte et sur les illustrations, il y a des moments où je choisis de dessiner quelque chose plutôt que de l'exprimer par des mots, ce qui est très agréable. C'est pour cela que je refuse quasiment tous les projets où l'on me demande d'illustrer un texte, à moins que cela colle vraiment à mon univers. Dans tous les cas, j'aime que le texte raconte quelque chose qui soit enrichi par le dessin. C'est une vision très ancrée à L’école des loisirs, qui a autant de respect pour les illustrations que pour l'écriture. »

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« Tutti Frutti » d'Iris de Moüy, sortie le 14 mars 2018 à L'école des loisirs. Iris de Moüy sera en dédicace à la librairie parisienne Chantelivre le samedi 24 mars de 11 h à 13 h.

Prune Cirelli

7 mars 2018, 10 h 02 : Prune Cirelli, qui a l'habitude de prêter ses illustrations poétiques à des magazines ou à des grands noms de la décoration, vient juste de signer un projet plus personnel. Réalisé en collaboration avec son mari Laurent Cirelli, le livre « Comme son ombre » revisite le conte initiatique pour en faire une histoire universelle. Elle a accepté de nous rencontrer à The Hoxton, dans le 2ème arrondissement, afin d'évoquer les origines de leur ouvrage, à quelques jours de sa signature au Salon du Livre de Paris. 

« Je suis illustratrice depuis 2012 mais ce n'est pas du tout mon monde au départ, puisque j'ai longtemps travaillé à Drouot en tant qu'experte en tableaux du 19ème siècle. Lorsque j'ai décidé d'en changer, je me suis immédiatement remise à dessiner. Je n'avais pas tenu un crayon depuis au moins quinze ans, il a donc fallu que je me constitue un book. Finalement, je ne saurais pas dire comment mais j'ai décidé de proposer une galerie de portraits de chiens à la créatrice Marie-Hélène de Taillac. Elle a adoré l'idée, et nous l'avons mise en place dans ses différentes vitrines à Paris, New York et Tokyo. De fil en aiguille, je me suis rendue compte que les animaux étaient ce qui m'était le plus confortable à dessiner.

« Comme son ombre » est un livre que mon mari Laurent et moi avons pensé et sur lequel nous avons travaillé très longtemps. Son thème l'avait beaucoup intrigué, puisque c'est un spectateur assez obsessionnel du film « Nocturne Indien » d'Alain Corneau, tiré du livre d'Antonio Tabbuchi. Dans lequel un des personnages évoque l'histoire de Peter Schlemihl comme quelque chose d'assez mystérieux, mais philosophique et fondateur. Nous avons gardé cela en tête pendant longtemps, sans y prêter attention, puis Laurent est retombé sur une allusion de Tabbucchi dans un livre. Nous avons fini par lire ce livre qui est un conte allemand du début du 19ème siècle. Outre son écriture ravissante et sa perfection stylistique, on y a trouvé quelque chose d'universel et d'éducatif. Nous nous sommes dit qu'il serait intéressant d'écrire un livre pour enfants qui soit aussi un récit édifiant. Laurent a pensé à cet aspect très philosophique de l'histoire, tout en ayant envie de lui insuffler une dimension contemporaine. Comme je travaille beaucoup les illustrations d'animaux, nous avons pensé que ce serait un bon vecteur car ce n'est pas daté et même si chaque animal a sa personnalité, ils véhiculent instantanément de la sympathie.

En parallèle de mon travail d'illustratrice, j'ai rencontré un certain nombre d'auteurs et d'éditeurs, ce qui m'a donné l'occasion de leur demander si nous étions dans la bonne direction et d'affiner au fur et à mesure. Nous avions conscience du fait qu'il y avait énormément de travail pour faire aboutir le livre mais cela nous paraissait compliqué d'y arriver seuls, sans rien connaître de l'univers des livres pour enfants. Cela a évolué doucement, jusqu'au jour où nous avons rencontré Delphine Monteil, la fondatrice de l’Étagère du Bas, une maison d'édition à la sélection qualitative et esthétique. Dès le départ, nous tenions à faire de ce livre un bel objet, que l'on pourrait laisser traîner sur la table du salon. Elle a immédiatement saisi le côté un peu désuet et nostalgique que l'on souhaitait lui insuffler. J'avais envie du même genre de livres que ceux que je lisais dans la maison de campagne de ma grand-mère, dans lesquels les textes sont allégés par des images, afin que cela ne soit pas insurmontable pour un enfant. Connaissant très bien son métier, elle a tout de suite su nous dire ce qu'il fallait expliciter, développer, retravailler... Par exemple, l'idée de la couverture, avec son jeu d'ombres et sa texture, nous est venue ensemble, au fil de nos échanges. Finalement, notre grande chance a été d'être sur la même longueur d'ondes du début à la fin, et que tout se fasse progressivement et naturellement. »

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« Comme son ombre », établi par Laurent et Prune Cirelli, paru aux éditions de L'Étagère du Bas. Vous pouvez retrouver ses auteurs au Salon du Livre de Paris le 17 mars de 10h à 13h et au Tigre Yoga Club du 16ème arrondissement le samedi 24 mars dans la matinée.

François Bagnaud & Dominique Choulant

18 décembre 2017, 16 h 53 : « Bardot-la-chanteuse » enfin mise en lumière… C’est à la suite d'une discussion entre François Bagnaud et Brigitte Bardot que l’idée d'écrire « Brigitte Bardot - Moi je joue » est née. Parce qu'elle a adoré chanter, B.B. a immédiatement été enthousiasmée par ce projet de livre inédit. C’est ainsi que Dominique Choulant a naturellement rejoint le duo pour mettre des mots sur des souvenirs touchants et inattendus de la carrière de l'actrice et chanteuse. Dominique et François nous évoquent ici la genèse de cet ouvrage, leur collaboration à trois et leurs morceaux préférés... 

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« En 2014, pour les 80 ans de Brigitte Bardot, huit livres lui ont été consacrés, essentiellement des biographies et des albums-photos célébrant sa beauté et sa carrière d’actrice. En parlant avec Brigitte, j'ai réalisé qu'il devait y avoir d’autres sujets de livres plus originaux qui pourraient tout aussi bien lui rendre hommage. C'est ainsi que j'ai publié « Répliques et Piques », qui recense les meilleures répliques prononcées par B.B. en 65 ans de vie publique. Et puis j'ai pensé à un livre qui n'évoquerait que sa carrière de chanteuse, ce qui n'avait jamais été fait, car les biographes se contentent habituellement de réduire cette belle carrière à une simple parenthèse. Sauf que Brigitte a enregistré 76 chansons et participé à de grands shows télévisés ! Serge Gainsbourg, Jean-Max Rivière et Gérard Bourgeois lui ont composé des chansons devenues mythiques comme « La Madrague », « Bonnie and Clyde » ou « Harley Davidson ». Cela méritait bien un livre ! J’ai donc présenté ce projet à Brigitte qui a immédiatement été enthousiasmée, puis j'ai contacté mon ami Dominique pour lui proposer de participer à cet ouvrage, car c’est un grand admirateur de B.B., qui a déjà écrit « Brigitte Bardot, le mythe éternel ».

 Brigitte Bardot et Serge Gainsbourg au studio d'enregistrement, en 1967

Brigitte Bardot et Serge Gainsbourg au studio d'enregistrement, en 1967

Dominique s’est chargé des recherches à partir de ses archives et à l’INA, puis il a rédigé une première version du texte que j’ai présentée à Flammarion. De mon côté, j’ai travaillé avec les correcteurs chez l’éditeur et j’ai assuré toute la partie iconographique grâce aux milliers de documents sur B.B. que je collectionne depuis 1968. Habituellement, lorsque Brigitte valide un projet de livre, je lui demande de rédiger une préface et de légender quelques photos. Pour celui-ci, elle a également accepté de commenter des photos de stars de la chanson et d’évoquer ses plus grands succès. Par manque de place, nous avons dû renoncer à publier certains mots manuscrits inédits comme ceux sur La Callas, Elvis Presley, Françoise Hardy ou Claude François, que je garde précieusement. En tous cas, ce projet m'a donné l'occasion de me replonger dans les chansons de B.B. : j'aime beaucoup « La Madrague », car elle est liée à jamais aux vacances d'été et à ma jeunesse. Mais j'ai une préférence pour « Harley Davidson » car c’est en voyant le clip pour la première fois à la T.V., à l'âge de 13 ans, que je suis devenu un admirateur de B.B. ! »  - François Bagnaud

 Soirée dans un restaurant russe à Paris, en octobre 1992. Chico est derrière Brigitte, et son secrétaire, Frank Guillou, à ses côtés (à gauche) 

Soirée dans un restaurant russe à Paris, en octobre 1992. Chico est derrière Brigitte, et son secrétaire, Frank Guillou, à ses côtés (à gauche) 

« François et moi nous sommes rencontrés le 7 juin 1994 à l'occasion du Festival du Film de Paris. Brigitte Bardot était présente pour recevoir la Grande Médaille de Vermeil des mains de Jacques Chirac, alors maire de Paris. Quant à moi, j'étais là pour la voir « en vrai » et lui faire signer une photo du film « Viva Maria ! », ce qu'elle a fait. C'est alors qu'un grand garçon souriant s'est approché de moi pour me glisser : « Tu as de la chance, car habituellement elle ne signe pas dans la rue… ». Je garde toujours en tête l'image de B.B. interprétant le titre « Sur le boulevard du Rhum » vêtue d'une robe de mariée, sur un port. Grâce à ce projet de livre et à la collaboration exceptionnelle de Brigitte Bardot, François m'a permis de réaliser un rêve d'adolescent... » -  Dominique Choulant

 B.B. écoute les derniers conseils du metteur en scène, Robert Enrico, avant de chanter "Sur le boulevard du Rhum" (1971) 

B.B. écoute les derniers conseils du metteur en scène, Robert Enrico, avant de chanter "Sur le boulevard du Rhum" (1971) 

Brigitte Bardot - Moi je joue (Flammarion). Texte établi par Dominique Choulant. Documentation & Supervision par François Bagnaud. Préface et légendes manuscrites par Brigitte Bardot. 

Anne Berest

11 décembre 2017, 9 h 05 : Après avoir dévoré le roman « Gabriële » des sœurs Berest, nous tenions absolument à les rencontrer. Anne Berest nous a invité à prendre un café pour évoquer ce livre particulier, qui retrace les années suivant la rencontre de leur arrière-grand-mère Gabriële Buffet Picabia avec Francis Picabia, dont elle et sa sœur n'ont appris l'existence que tardivement. Elle nous évoque la genèse de ce projet ambitieux, le fait d'aller à l'encontre de leur mère et de se plonger dans une histoire familiale aussi secrète que fascinante.

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« Claire et moi avions envie d'écrire un livre ensemble depuis longtemps. Un jour, j'ai lu par hasard la biographie de Marcel Duchamp de Bernard Marcadé, dans laquelle le nom de Gabriële apparaissait à plusieurs reprises. J'ai ainsi appris qu'elle a été très liée à Duchamp, qu'ils ont vécu une histoire d'amour et j'ai découvert un personnage fantasque et joyeux, alors que ma mère nous en avait dressé un portrait monstrueux... Cette dissonance m'a intéressée et j'ai appelé ma sœur pour lui dire qu'on tenait le sujet de notre livre. Ce projet a pris trois ans, pendant lesquels nous n'avons cessé de faire des recherches. On avait une bibliographie d'environ 300 livres français et américains, puisque les américains sont des grands spécialistes de Picabia et de Marcel Duchamp. Nous avons rencontré une dizaine d'historiens de l'art, écumé les archives ouvertes au public et demandé à notre famille d'avoir accès à des documents inédits. On a aussi travaillé sur l'époque, la musique la mode... Quand on a eu terminé, on avait 800 pages de notes, comme pour un doctorat d'université.

Nous avons mis du temps à trouver notre processus d'écriture. L'idée de départ était d'établir une expérience littéraire : il était évident que nous n'allions pas écrire un chapitre puis un autre. En revanche, nous ne savions pas ce que nous allions faire et comment le faire. Petit à petit, en travaillant, nous nous sommes rendues compte que notre fabrique était d'écrire des pages sur ce qui nous inspirait le plus. Une fois que nous avions un premier jet, nous nous les échangions et l'une réécrivait le texte de l'autre. Petit à petit, cela a contribué à créer un tissu littéraire qui était véritablement fait de nos deux écritures. Une autre particularité du livre tient au fait que notre éditeur nous a demandé de témoigner de notre présence au fil des pages, compte tenu de cette situation particulière d'énonciation. Ces petits apartés à la fin de chaque chapitre offrent au lecteur un aperçu des coulisses de notre écriture et de notre relation, mais aussi la possibilité de suivre l'évolution de nos sentiments par rapport aux personnages.

Cette rencontre avec Gabriële a d'abord été difficile, parce qu'il a fallu assumer l'idée que notre mère en serait sans doute blessée. Ensuite, nous n'avons eu de cesse d'osciller entre une admiration, parfois un rejet et aussi de nous questionner pour comprendre ses actes et son côté mystérieux. Je crois qu'on a compris beaucoup de choses sur notre mère, sur la violence de sa situation familiale, sa solitude d'enfant, sa précarité : apprendre d'où l'on vient éclaire sur ce que l'on est. Il s'agissait de gens qui étaient très libres, qui vivaient véritablement pour l'art et non pour sa représentation et qui avaient un rapport à la célébrité particulier. Que ce soit Francis, Marcel et même Gabriële, ce qui comptait avant tout, c'était de fabriquer de l'avant-garde avant même d'être reconnus. Ils profitaient aussi beaucoup de l'instant parce qu'ils ont vécu dans des périodes chaotiques, ce qui est aussi notre cas finalement. C'est sur ces sujets-là que je pense souvent à eux.

Quand on commence à écrire un livre, on ne sait jamais quelle est son intention. Claire et moi avons d'abord pensé que c'était pour écrire quelque chose ensemble, avant de comprendre que son intention secrète était de nous faire découvrir quelque chose sur nous. Lorsqu'un livre paraît, il change des choses dans votre vie et on comprend que son but était de faire bouger ces choses-là. Jamais je n'ai pris autant de plaisir qu'en écrivant avec ma soeur. Ça a été une expérience très joyeuse de l'ordre du jeu, de l'enfance. Nous aimerions beaucoup la renouveler et continuer à écrire l'histoire de Gabriële, car ce livre s'arrête au moment où elle a 38 ans et elle a encore beaucoup de choses à vivre : son histoire d'amour avec Stravinsky, la Seconde Guerre Mondiale pendant laquelle elle s'est engagée pour la Résistance en intégrant le réseau Gloria de Samuel Beckett, le fait qu'elle ait aidé la couturière Elsa Schiaparelli à se lancer à Paris... Nous avons encore beaucoup de choses à raconter. »

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« Gabriële » par Anne et Claire Berest est paru aux éditions Stock. Pour suivre Anne Berest, rendez-vous sur son compte Instagram @anneberest.