Anne Berest

11 décembre 2017, 9 h 05 : Après avoir dévoré le roman « Gabriële » des sœurs Berest, nous tenions absolument à les rencontrer. Anne Berest nous a invité à prendre un café pour évoquer ce livre particulier, qui retrace les années suivant la rencontre de leur arrière-grand-mère Gabriële Buffet Picabia avec Francis Picabia, dont elle et sa sœur n'ont appris l'existence que tardivement. Elle nous évoque la genèse de ce projet ambitieux, le fait d'aller à l'encontre de leur mère et de se plonger dans une histoire familiale aussi secrète que fascinante.

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« Claire et moi avions envie d'écrire un livre ensemble depuis longtemps. Un jour, j'ai lu par hasard la biographie de Marcel Duchamp de Bernard Marcadé, dans laquelle le nom de Gabriële apparaissait à plusieurs reprises. J'ai ainsi appris qu'elle a été très liée à Duchamp, qu'ils ont vécu une histoire d'amour et j'ai découvert un personnage fantasque et joyeux, alors que ma mère nous en avait dressé un portrait monstrueux... Cette dissonance m'a intéressée et j'ai appelé ma sœur pour lui dire qu'on tenait le sujet de notre livre. Ce projet a pris trois ans, pendant lesquels nous n'avons cessé de faire des recherches. On avait une bibliographie d'environ 300 livres français et américains, puisque les américains sont des grands spécialistes de Picabia et de Marcel Duchamp. Nous avons rencontré une dizaine d'historiens de l'art, écumé les archives ouvertes au public et demandé à notre famille d'avoir accès à des documents inédits. On a aussi travaillé sur l'époque, la musique la mode... Quand on a eu terminé, on avait 800 pages de notes, comme pour un doctorat d'université.

Nous avons mis du temps à trouver notre processus d'écriture. L'idée de départ était d'établir une expérience littéraire : il était évident que nous n'allions pas écrire un chapitre puis un autre. En revanche, nous ne savions pas ce que nous allions faire et comment le faire. Petit à petit, en travaillant, nous nous sommes rendues compte que notre fabrique était d'écrire des pages sur ce qui nous inspirait le plus. Une fois que nous avions un premier jet, nous nous les échangions et l'une réécrivait le texte de l'autre. Petit à petit, cela a contribué à créer un tissu littéraire qui était véritablement fait de nos deux écritures. Une autre particularité du livre tient au fait que notre éditeur nous a demandé de témoigner de notre présence au fil des pages, compte tenu de cette situation particulière d'énonciation. Ces petits apartés à la fin de chaque chapitre offrent au lecteur un aperçu des coulisses de notre écriture et de notre relation, mais aussi la possibilité de suivre l'évolution de nos sentiments par rapport aux personnages.

Cette rencontre avec Gabriële a d'abord été difficile, parce qu'il a fallu assumer l'idée que notre mère en serait sans doute blessée. Ensuite, nous n'avons eu de cesse d'osciller entre une admiration, parfois un rejet et aussi de nous questionner pour comprendre ses actes et son côté mystérieux. Je crois qu'on a compris beaucoup de choses sur notre mère, sur la violence de sa situation familiale, sa solitude d'enfant, sa précarité : apprendre d'où l'on vient éclaire sur ce que l'on est. Il s'agissait de gens qui étaient très libres, qui vivaient véritablement pour l'art et non pour sa représentation et qui avaient un rapport à la célébrité particulier. Que ce soit Francis, Marcel et même Gabriële, ce qui comptait avant tout, c'était de fabriquer de l'avant-garde avant même d'être reconnus. Ils profitaient aussi beaucoup de l'instant parce qu'ils ont vécu dans des périodes chaotiques, ce qui est aussi notre cas finalement. C'est sur ces sujets-là que je pense souvent à eux.

Quand on commence à écrire un livre, on ne sait jamais quelle est son intention. Claire et moi avons d'abord pensé que c'était pour écrire quelque chose ensemble, avant de comprendre que son intention secrète était de nous faire découvrir quelque chose sur nous. Lorsqu'un livre paraît, il change des choses dans votre vie et on comprend que son but était de faire bouger ces choses-là. Jamais je n'ai pris autant de plaisir qu'en écrivant avec ma soeur. Ça a été une expérience très joyeuse de l'ordre du jeu, de l'enfance. Nous aimerions beaucoup la renouveler et continuer à écrire l'histoire de Gabriële, car ce livre s'arrête au moment où elle a 38 ans et elle a encore beaucoup de choses à vivre : son histoire d'amour avec Stravinsky, la Seconde Guerre Mondiale pendant laquelle elle s'est engagée pour la Résistance en intégrant le réseau Gloria de Samuel Beckett, le fait qu'elle ait aidé la couturière Elsa Schiaparelli à se lancer à Paris... Nous avons encore beaucoup de choses à raconter. »

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« Gabriële » par Anne et Claire Berest est paru aux éditions Stock. Pour suivre Anne Berest, rendez-vous sur son compte Instagram @anneberest.